Naruto, un animé de Masashi Kishimoto (depuis 1999)

Publié le par Jérôme

J’aurais voulu être un ninja

Variation des plus talentueuses sur le conte initiatique japonais cher au manga, Naruto – en animé également – porte en lui toute une culture. 

 

  

Naruto. Le nom du célèbre manga de Masashi Kishimoto (1999) – et de la série animée qui lui a emboîté le pas – revient souvent aux oreilles dès lors qu’on parle de ninjas, plus communément appelés shinobi ou shinobu par les historiens du Japon médiéval. Ces guerriers-espions, japonais, émigrés coréens ou chinois et ronins sans maître – qui avaient en commun le déracinement et la défaite se sont formés entre le VIIIème et le IXème siècle. Probablement groupés en provinces indépendantes voisines de Kyoto, le style de combat pragmatique des ninjas s’inspire à la fois des pirates, des ascètes montagnards nommés yamabushi (technique du shugendō), des moines bouddhistes de la région mais aussi des hinin (personne de basse condition sociale exécutant des tâches jugées impures).

Leur imaginaire n’a pas toujours été aussi coloré ni bon enfant que dans Naruto. Difficile pour un non-japonisant d’accéder à la littérature, aux arts picturaux, aux légendes locales qui font du ninja partie intégrante du paysage. Il faut attendre Shinobi, un jeu vidéo à succès pour Sega Megadrive, lancé en France en 1990, qui popularise ces combattants aux yeux du grand public. Ensuite, nombre de jeux vidéo et un certain Tigre et Dragon d’Ang Lee (2000) prépareront le terrain à Naruto, succès papier et télévisuel dans plus de 20 pays, régulièrement bien culturel le plus vendu du mois en France à la sortie d’un nouveau tome du manga.

 

Le shōnen a le sang bouillant. Naruto Uzumaki, lui, a tout du jeune héros typique de shōnen manga : orphelin naïf et braillard, il a une dégaine et des cheveux orange qui font de lui un parfait « vilain petit canard ». Il est droit jusqu’à l’outrance et lutte infatigablement contre le mal, aidé par d’immenses pouvoirs et/ou compétences qui se révèleront au fur et à mesure du récit. Pour rappel, Naruto a un redoutable démon-renard à neuf queues scellé en lui, qui explique qu’il fût rejeté, mais lui procure également une puissance sans égale. En bref, comme l’extraterrestre Son Gokû dans Dragon Ball, ou le pirate Luffy dans One Piece, le jeune Naruto s’érige en infatigable défenseur de la volonté de vaincre, de l’amitié jusqu’à la mort et de la justice. Ces constantes, sur lesquelles il serait malavisé de juger Naruto, forment le genre du nekketsu, littéralement « sang bouillant », qui donne aux séries Fly, Dragon Ball, Bleach ou One Piece l’air de faux frères.
 

Le but ultime du petit Naruto n’est autre que cherche à être reconnu par tous en devenant Hokage, c’est-à-dire le ninja le plus puissant de son village. Poursuivant cet idéal de pureté, le parcours initiatique du héros, comme dans tout conte qui se respecte, est semé d’embûches. Le spectateur devient comme le partenaire privilégié de cette entreprise, des pénibles débuts de Naruto à l’école des ninjas jusqu’à l’apprentissage de nouvelles techniques infaillibles, le jeune garçon affrontant des adversaires toujours plus fort. Le lien que l’on tisse avec le héros que l’on espère voir vaincre ses ennemis est le même que dans les jeux de rôle ou les jeux vidéo, ou l’on augmente son expérience via les combats et les missions. Acquérir de la puissance et constater ses effets sur l’environnement est jubilatoire, voire cathartique.

 


Vieux démons de la culture japonaise.
Contrairement à l’Europe ou aux Etats-Unis, le manga n’a pas de verrou culturel (autrement dit : ne prend pas son public pour des imbéciles) parce qu’il touche toutes les couches de la société, même s’il n’est qu’un dessin animé. C’est pourquoi chaque grande série de manga nippon, même celles destinées aux adolescents, disserte sur les inquiétudes existentielles chères à la culture locale. Dans le monde de Naruto, les villages cachés de ninjas vivent en autarcie, avec une réelle peur de leurs voisins. Un tournoi où s’affrontent les jeunes meilleurs ninjas de l’école militaire est censé symboliser l’affrontement entre chaque village, qui rôde malgré les alliances conclues. Chaque trahison vient tirer un trait définitif sur le genre humain.


Dans la deuxième série animée, Naruto Shippūden, débutée en 2007, on apprend que chaque village caché a tenté de s’approprier un Bijuu, c'est-à-dire l’un des démons de la légende qui a été placé dans le corps d’un jeune ninja. Des arme à la puissance souvent incontrôlable par les humains, qui tuent amis comme ennemis : le traumatisme de la bombe nucléaire réapparait toujours d’une façon ou d’une autre dans les mangas. La recherche de la pureté et de la puissance protectrice, au centre de la saga, est contrariée chez Naruto ou Gaara (ninja du Village du Sable) par la présence d’un démon intérieur.
 
La solitude et le mal-être de ces personnages par rapport à leur environnement, leur « devoir d’homme » dans une société si patriarcale, rappelle au mauvais souvenir des générations traumatisées et défigurées d’Hiroshima et Nagasaki, comme un affront jamais lavé avant la mort, qui vient délivrer d’une quête où l’on se tourne, rage au poing et l’arme à l’œil, vers les ancêtres. Ce thème souligne de manière plus générale l’ « angoisse nipponne » d’infériorité, d’humilité et de sacrifice des intérêts individuels au service du collectif.

 


Une œuvre protéiforme.
Au-delà de ces thématiques en filigrane, mais qui apportent de l’épaisseur à l’œuvre, on appréciera, en triant – comme à l’habitude pour ce genre d’œuvre – le grain de l’ivraie au sein de 40 volumes de Naruto, 277 épisodes, 5 films, 4 OAV, et une vingtaine de jeux vidéo. Les personnages ne sont pas spécialement attachants – hormis le ténébreux Sasuke, mais l’humour absurde et les dialogues à bâtons rompus corrigent partiellement ce défaut. L’esthétique un rien criarde (jusque dans la musique de la série), tire les aventures de Naruto vers le soap mais aussi vers le Kyōgen (forme comique du théâtre Kabuki). Le scénario est capable de pire comme du meilleur, à la fois coupable et capable d’émotions, de suspense et d’une grande beauté dans les affrontements, où la survie et l’honneur sont comme deux serpents enlacés.

 

Publié dans Séries

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article